L’apologie de la lenteur

L’apologie de la lenteur

Après la consommation alimentaire, le mouvement « Slow » séduit d’autres secteurs, dont ceux de la mode, de la médecine ou de la fabrication, produisant des effets surprenants en matière de productivité.

Par Daniel Dasey
Illustration Matt Murphy

Notre rythme de vie n’a jamais été ­aussi trépidant. Nous sommes constamment en contact avec le bureau grâce aux smartphones. Nous vérifions nos mails dès notre lever et avant notre coucher. Nos journées de travail n’ont jamais été aussi remplies et se prolongent parfois tard dans la nuit. Nous traversons des continents en avion pour assister à des réunions en nous efforçant de faire les choses plus vite et plus efficacement tout en étant submergés par un déluge incessant d’informations.

Le rythme de vie

Le rythme de vie

Le mouvement Slow encourage ses adeptes à vivre, manger et travailler à un tempo plus humain plutôt que d’essayer de faire les choses encore plus vite et de finir éventuellement par un burnout.

Et si, au lieu de courir, nous ralentissions et goûtions aux plaisirs de l’existence ? C’est la philosophie du mouvement « Slow » (lent), une remise à plat radicale du rythme de vie. Ce mouvement fait de nouveaux adeptes tous les jours dans le monde. Au lieu de faire les choses encore plus vite et de finir éventuellement par un burnout, ses partisans préconisent de vivre, manger et travailler à un tempo plus humain.

Le mouvement Slow n’est pas l’éloge de la paresse ou de la lenteur. C’est une question de raison et d’équilibre. C’est une affaire de maîtrise du temps, d’organisation et de responsabilité.
Pierre Moniz Barreto

« On commence à se rendre compte qu’on n’est pas des rats et que la vie n’est pas une course, argumente Geir Berthelsen, fondateur du World Institute of Slowness et défenseur prééminent du mouvement Slow. Il faut changer radicalement de mentalité, s’éloigner de la représentation traditionnelle de la réussite et du statut où des principes tels que la santé, les rapports sociaux et l’environnement sont considérés comme secondaires. »

Pour Geir Berthelsen comme pour bien d’autres membres du mouvement Slow, la révolution industrielle a marqué un tournant décisif dans la conception du temps. L’émergence de machines de plus en plus évoluées a permis de fabriquer des biens à un rythme inimaginable auparavant. L’amélioration des réseaux de distribution a contribué à créer une culture où les entreprises qui réussissaient le mieux étaient celles qui parvenaient à servir le client les premières. On se souciait très peu alors de l’impact que cela pouvait avoir sur la qualité de la vie des êtres humains.

La médecine Slow

La médecine Slow

Les médecins essayent de comprendre mieux leurs patients en passant davantage de temps avec eux et en les écoutant plutôt qu’en leur délivrant simplement une ordonnance.

D’après Geir Berthelsen, les origines du mouvement Slow moderne remontent aux années 1980 en Italie. À cette époque, le journaliste Carlo Petrini fait campagne contre l’ouverture d’un restaurant McDonald près de l’escalier de la Trinité-des-Monts à Rome. L’Italien se demande pourquoi on a besoin de se restaurer rapidement, rédigeant plus tard un manifeste exhortant ses partisans à se tourner vers des produits alimentaires nourrissants et locaux. Son idée trouve écho auprès des gastronomes du monde entier et donne naissance au mouvement Slow Food.

Dans les années qui suivent, poursuit Geir Berthelsen, la contrainte de vitesse est remise en cause dans un large éventail d’autres disciplines et aspects de la vie. Cittaslow (réseau des villes du bien vivre), par exemple, est une association internationale dont l’objet est de créer des villes et des villages où la vie est plus agréable.

« L’architecture Slow consiste à concevoir des villes où l’optimisation des valeurs humaines est au centre des préoccupations. En matière de médecine Slow, les praticiens essayent de comprendre mieux leurs patients en passant davantage de temps avec eux et en les écoutant plutôt qu’en leur délivrant simplement une ordonnance »

Là où on adopte une démarche Slow, affirme-t-il, on constate des effets bénéfiques marqués et tangibles sur les individus : moins de stress, plus de temps pour profiter de la vie, un plus grand sentiment de bien-être et moins de cas d’épuisement professionnel.

Le mouvement Slow Food

Le mouvement Slow Food

Ses origines remontent aux années 1980 en Italie. À cette époque, le journaliste Carlo Petrini fait campagne contre l’ouverture d’un restaurant McDonald à Rome.

L’Italien rédigera plus tard un manifeste exhortant ses partisans à se tourner vers des produits alimentaires nourrissants et locaux. Son idée trouve écho auprès des gastronomes du monde entier et donne naissance au mouvement.

Geir Berthelsen, fondateur du World Institute of Slowness. Photo: Arild Danielsen

Geir Berthelsen, fondateur du World Institute of Slowness. Photo: Arild Danielsen

Mais si les avantages sont indéniables pour l’Homme, ce ralentissement nuit-il à la productivité et aux affaires en général ? Pas nécessairement, répond Pierre Moniz Barreto, auteur français qui a étudié l’impact du mouvement Slow sur le monde des affaires et en a tiré le livre Slow Business paru en 2015. Depuis l’an 2000, souligne-t-il, un nombre croissant d’entreprises revoient leurs structures de travail. Celles qui ont réduit la durée hebdomadaire de travail et tenter d’alléger le stress de leurs collaborateurs ont été récompensées par une hausse des performances et de la productivité. « Le mouvement Slow n’est pas l’éloge de la paresse ou de la lenteur. C’est une question de raison et d’équilibre. C’est une affaire de maîtrise du temps, d’organisation et de responsabilité. »

Pierre Moniz Barreto cite Jason Fried, cofondateur de Basecamp (entreprise internationale très prospère commercialisant des outils de gestion de projets) comme un bel exemple d’adoption réussie d’une approche Slow au travail. « Il confie qu’au moment de créer l’entreprise, il travaillait entre 10 et 40 heures par semaine. Il pensait que ce n’était pas la peine d’en faire plus et il disait la même chose à son équipe : “Quand vous avez terminé, vous avez terminé. N’en faites pas plus. Je n’aime pas les bourreaux de travail parce qu’ils font plus de mal que de bien.” »

« Le même courant de pensée existe dans le secteur manufacturier. J’ai interviewé récemment Anne-Sophie Panseri, dirigeante de Maviflex, gros fabricant de portes automatiques et manuelles pour l’industrie à Lyon. Elle a commencé à mettre en œuvre certaines techniques et initiatives Slow destinées à mettre un terme au surmenage et pouvant s’appliquer à tout un éventail de secteurs. »

Le Français cite un autre bel exemple à ses yeux, celui de l’alpiniste américain Yvon Chouinard qui a créé la marque de vêtements de sport Patagonia en menant une politique de RH Slow. Son entreprise refuse la notion de produits à la mode jetables et vite oubliés, préférant offrir aux consommateurs des articles durables dont les matériaux ont une origine viable sur le plan écologique.

Autre partisan de la mode Slow, Celine Semaan, créatrice de la Slow Factory de Brooklyn, à New York, un atelier qui fabrique des écharpes en soie dont les motifs reproduisent des photos prises par les satellites et les télescopes de la NASA. Elle explique que la société qu’elle a fondée il y a quatre ans n’adhère pas à la démarche des grandes chaînes de prêt-à-porter qui fabriquent des vêtements à moindre coût dans l’espoir qu’ils seront portés quelque temps avant d’être oubliés au fond d’une armoire. Produites en Italie, ses créations sont conçues pour défier les tendances saisonnières de la mode et pour être portées de nombreuses années. « Dans le domaine de la mode grand public, des ouvriers travaillent dans des ateliers de misère 18 heures par jour et sept jours sur sept. Ils sont fatigués et ils ont des crampes dans les bras. Quid du respect des droits de l’être humain ? Les vêtements fabriqués ne supportent que quelques lavages en machine. Nous voulions produire des pièces de manière artisanale à l’aide de techniques traditionnelles qui assurent leur longévité­. »

De quoi l’avenir est-il fait ? Vu le terrain conquis par le mouvement Slow ces dernières années, Geir Berthelsen­ est convaincu qu’il va être de plus en plus largement accepté : « Il n’y a aucun doute qu’il va grossir encore et encore. Je pense qu’il en sera ainsi jusqu’à ce qu’on arrive à équilibrer nos existences.­ »

Sur Internet:
www.theworldinstituteofslowness.com
www.pierremonizbarreto.wixsite.com/slowbusiness
www.slowfactory.com

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